Repenser la référence en petite enfance : vers une approche collective des repères et de la sécurité affective

07/30/2026Claire

La référence, un modèle à interroger

En petite enfance, la sécurité affective est un pilier du développement de l’enfant. Inspiré par la théorie de l’attachement de John Bowlby (1978, 1984), le système de référence – où un professionnel est désigné comme figure privilégiée pour un enfant – s’est imposé dans de nombreuses structures d’accueil. Pourtant, ce modèle, issu des travaux d’Emmi Pikler à Loczy et popularisé par Myriam David en France, soulève des questions : est-il toujours adapté aux réalités des crèches et des micro-structures aujourd’hui ? Ne faut-il pas privilégier, plutôt qu’une référence unique, une approche collective où l’équipe et les repères (spatiaux, temporels, relationnels) jouent un rôle central ?

Cet article explore les limites du système de référence traditionnel et propose de recentrer la réflexion sur l’aménagement de l’espace, la cohérence de l’équipe et la multiplicité des repères comme leviers d’une sécurité affective durable.

1. Le système de référence : fondements et enjeux

1.1. Origines : de Bowlby à Loczy

La théorie de l’attachement (Bowlby, 1958 ; Ainsworth, 1978) met en lumière le besoin inné de l’enfant de créer des liens sécurisants avec des adultes stables. Ce besoin, vital pour sa survie et son développement, se traduit par des comportements (pleurs, sourires, recherche de proximité) visant à maintenir une figure d’attachement à portée.


À Loczy, la pouponnière hongroise fondée par Emmi Pikler, ce principe a été appliqué via la nurse de référence : une professionnelle désignée comme "auxiliaire privilégiée" (Vincze, 1991), garantissant à l’enfant une relation individualisée, stable et continue. Cette approche, importée en France dans les années 1970 (David, 2014), visait à lutter contre l’hospitalisme (Spitz & Wolf, 1947) et les effets néfastes des soins dépersonnalisés.

"La référente est la personne qui, au sein d’un groupe d’enfants, porte la responsabilité à titre particulier du bien-être et du bon développement de deux enfants, en leur procurant un intérêt particulier, une relation privilégiée et une sécurité affective." (Vincze, 1991, p. 7)

1.2. Les atouts théoriques du référent unique

  • Stabilité relationnelle : L’enfant identifie une figure prédictible, ce qui favorise la construction de modèles internes opérants (MIO) sécurisants (Bowlby, 1969).

  • Individualisation des soins : Le référent connaît les rythmes, besoins et préférences de l’enfant, permettant une réponse adaptée et rapide (Violon & Wendland, 2018).

  • Réduction de l’anxiété : En cas de séparation parentale, la présence d’un adulte familier limite le stress (Lelièvre, 2024).

Cependant, ces avantages reposent sur des conditions idéales (stabilité du personnel, temps de présence suffisant) rarement réunies en pratique.

2. Les limites du système de référence : un modèle en tension

2.1. Des contraintes organisationnelles croissantes

Les réalités du terrain remettent en cause la faisabilité du référent unique :

  • Turn-over des professionnels : En France, comme dans d’autres pays occidentaux, le secteur de la petite enfance souffre d’un manque de personnel et d’un roulement important (Fodor Puel, 2011). Les arrêts maladie, les congés et les départs rendent difficile le maintien d’une figure stable.

  • Réduction du temps de travail : Avec la baisse des heures hebdomadaires, les professionnels doivent assurer les mêmes missions en moins de temps, ce qui fragilise la continuité des soins (Violon & Wendland, 2018).

  • Ratio professionnel/enfant : Dans les crèches collectives, un adulte ne peut pas être exclusivement dédié à 2 ou 3 enfants sans négliger le groupe.

"Il devient plus complexe de proposer à l’enfant des professionnelles en nombre limité, stables dans le temps, et impossible qu’une seule et même professionnelle accueille l’enfant durant tout son temps de présence à la crèche." (Violon & Wendland, 2018)

2.2. Les risques psychologiques pour l’enfant et l’équipe

  • Anxiété en cas d’absence : Si le référent est malade ou en congé, l’enfant peut réactiver l’angoisse de séparation avec ses parents, surtout s’il n’a pas construit d’autres liens sécurisants (Lelièvre, 2024).

  • Attribution aléatoire : Le référent est souvent désigné avant même l’arrivée de l’enfant, sans tenir compte de l’alchimie relationnelle (Lelièvre, 2024).

  • Désinvestissement de l’équipe : Les autres professionnels peuvent se désengager, estimant que la responsabilité incombe uniquement au référent (Lelièvre, 2024).

"Le système de référence entraine de facto un effet de déresponsabilisation voire de désinvestissement de la part des autres membres de l’équipe vis-à-vis de tel enfant." (Lelièvre, 2024)

2.3. Une pratique mal définie et peu évaluée

  • Flou conceptuel : La référence reste un "objet professionnel non identifié" (Caffari, 2011), avec des mises en œuvre hétérogènes (référence à la journée, à l’année, coréférence, etc.).

  • Manque de preuves scientifiques : Aucune étude ne prouve que le référent unique favorise systématiquement la création d’une figure d’attachement secondaire (Violon & Wendland, 2018).

  • Biais méthodologiques : Les recherches se concentrent souvent sur l’attachement à la mère, négligeant le rôle des autres figures (père, éducateurs, etc.) (Bacro, Université de Nantes).

"Les écrits existants décrivent une pratique difficile à saisir, souvent « mal comprise »." (Caffari, 2011, p. 19)

3. Au-delà du référent unique : privilégier les repères collectifs et l’équipe

3.1. Les repères comme fondements de la sécurité affective

Le repère, défini par Larousse comme "ce qui permet de reconnaître quelque chose dans un ensemble, de localiser quelque chose dans le temps ou l’espace", offre une alternative moins centrée sur l’individu et plus systémique.

a) L’aménagement de l’espace : un repère stable et rassurant

L’environnement physique joue un rôle clé dans la construction de la sécurité intérieure (Gruau & Chabloz, 2021) :

  • Prédictibilité : Un espace identique d’un jour à l’autre (ex. : coin repas, zone de sommeil) permet à l’enfant de s’orienter et de réduire son anxiété.

  • Cohérence des adultes : Un aménagement réfléchi libère les professionnels des tâches logistiques, les rendant plus disponibles pour l’enfant.

  • Effets observés : Dans l’étude de Thollon Behar (2015), un regroupement du soir dans un atrium aménagé a permis de diminuer les pleurs, les interactions négatives et d’augmenter la disponibilité des professionnels.

"Une gestion spatiale bien pensée renforce la cohérence des adultes dans leur fonction d’encadrement et offre aux enfants un lieu de vie qui leur permet d’éprouver cette continuité si nécessaire à la construction de leur sécurité intérieure." (Gruau & Chabloz, 2021, p. 65)

b) Les repères temporels : rituels et transitions

Les micro-transitions (passage d’une activité à une autre) sont des moments de vulnérabilité pour l’enfant. Pour les faciliter :

  • Anticipation : Préparer l’activité et expliquer les étapes aux enfants (Thollon Behar, 2015).

  • Rituels : Des routines (ex. : chanson avant le repas, histoire avant la sieste) créent un cadre rassurant.

  • Disponibilité des professionnels : Être à portée des enfants, les écouter et nommer les émotions ("Tu es triste parce que papa est parti, mais il reviendra ce soir").

"Les pratiques qui favorisent les temps de transition : l’aménagement de l’espace, la disponibilité des professionnels, l’anticipation." (Thollon Behar, 2015)

c) Les repères relationnels : l’équipe comme figure d’attachement élargie

Contrairement à l’idée que l’enfant a besoin d’une seule figure d’attachement, les recherches montrent que :

  • Les enfants développent plusieurs relations d’attachement (mère, père, éducatrice, etc.), avec des qualités différentes (Bacro, Université de Nantes).

  • La compensation est possible : Un enfant peut combler un manque de sécurité dans une relation (ex. : mère peu disponible) par une autre (ex. : père ou éducatrice) (Bacro).

  • L’autonomie est favorisée par le père : Les interactions avec le père permettent souvent plus d’exploration que celles avec la mère (Bacro).

"Un enfant peut compenser un manque de sécurité dans une relation d’attachement en en créant une nouvelle." (Bacro)

→ Proposition : Plutôt qu’un référent unique, l’équipe entière peut devenir une base de sécurité collective, à condition que :

  1. Chaque professionnel connaisse les besoins de chaque enfant (via des transmissions écrites et orales).

  2. Les réponses soient cohérentes entre les adultes (mêmes mots, mêmes gestes pour les routines).

  3. Un "intermédiaire privilégié" (Lelièvre, 2024) soit désigné temporairement (ex. : pendant l’adaptation), puis que l’équipe prenne le relais.

"Je préfère employer le terme « d’intermédiaire privilégié » car il décrit davantage la réalité. Après les premières semaines, l’équipe tout entière pourrait fonctionner comme référence." (Lelièvre, 2024)

L’approche collective ne nie pas l’importance des liens individuels, mais les intègre dans un cadre plus large, où l’enfant se sent en sécurité grâce à la cohérence de l’équipe et à la stabilité des repères.

3. Vers un nouveau paradigme : la sécurité affective par l’équipe et les repères

3.1. Recommandations concrètes

  1. Privilégier l’aménagement de l’espace :

    • Créer des zones dédiées (sommeil, jeux, repas) identiques chaque jour.

    • Utiliser des repères visuels (photos, couleurs) pour aider l’enfant à s’orienter.

    • Former les équipes à l’importance de la cohérence spatiale (Gruau & Chabloz, 2021).

  2. Renforcer les repères temporels :

    • Rituels immuables (ex. : même chanson pour le départ des parents).

    • Anticiper les transitions : Expliquer à l’enfant ce qui va se passer ("On va manger, puis on ira dans le jardin").

    • Outils visuels : Utiliser des pictogrammes pour matérialiser la journée.

  3. Travailler en équipe de manière collaborative :

    • Transmissions systématiques : Chaque professionnel note les besoins, habitudes et émotions de l’enfant.

    • Réunions régulières pour harmoniser les pratiques (ex. : comment répondre aux pleurs ?).

    • Désigner un "intermédiaire privilégié" (Lelièvre, 2024) temporairement (ex. : pendant l’adaptation), puis élargir les interactions.

  4. Former les professionnels à la théorie de l’attachement :

    • Comprendre que l’attachement ne se limite pas à une seule figure.

    • Savoir repérer les signes de détresse et y répondre de manière sensible et cohérente.

    • Éviter les changements brutaux de référent (Violon & Wendland, 2018).

3.2. Exemple inspirant : la pédagogie de Loczy revisitée

À Loczy, la nurse de référence était centrale, mais l’équipe dans son ensemble observait et ajustait ses pratiques. Aujourd’hui, on peut s’inspirer de ce modèle en :

  • Gardant un petit groupe d’adultes stables autour de l’enfant (même si ce ne sont pas toujours les mêmes).

  • Centralisant les observations dans un cahier de suivi accessible à tous.

  • Assurant une continuité dans les soins (ex. : même professionnel pour les changes le matin, un autre l’après-midi).

"Quatre nurses se relayent autour du même bébé mais chaque bébé a une nurse de référence qui centralise les commentaires issus de l’observation très précise de son développement." (Pirard, 2006, p. 91)

Vers une sécurité affective partagée

Le système de référence unique, bien que théoriquement séduisant, se heurte à des réalités organisationnelles et psychologiques qui en limitent l’efficacité. Plutôt que de s’en tenir à un modèle individuel et rigide, il est temps de repenser la sécurité affective en misant sur :


Des repères stables (espace, temps, rituels) qui structure l’enfant.


Une équipe cohérente où chaque professionnel connaît et répond aux besoins de tous les enfants.


Une individualisation sans exclusivité : l’enfant est accompagné par plusieurs adultes, chacun apportant sa sensibilité et ses compétences.

"Il est important d’adapter nos pratiques aux enfants que nous accueillons pour que notre organisation leur permette de se développer sereinement au milieu d’adultes disponibles et sûrs de leurs références." (Lelièvre, 2024)

La sécurité affective ne repose pas sur une seule personne, mais sur un écosystème de repères et de relations bienveillantes. En recentrant la réflexion sur l’équipe et l’environnement, nous offrons aux enfants un cadre plus résilient, capable de s’adapter aux aléas tout en préservant leur bien-être émotionnel.

Références clés

  • Bacro, F. (Université de Nantes). Les relations d’attachement, la sécurité affective et le bien-être des enfants.

  • Bowlby, J. (1958, 1978, 1984). Théorie de l’attachement.

  • Gruau, C., & Chabloz, S. (2021). Aménagement de l’espace comme soutien à la sécurité affective. Revue Petite Enfance, 134.

  • Lelièvre, C. (2024). La référence doit-elle être la référence dans la petite enfance ? Les Pros de la Petite Enfance.

  • Thollon Behar, M.-P. (2015). Étude des micro-transitions quotidiennes et construction des repères en crèche. HAL.

  • Violon, M. V., & Wendland, J. W. (2018). Être référent d’un jeune enfant en crèche collective : une pratique à (re)conceptualiser ? Devenir, 30.