L'Ours Bleu sur la Fourmilière

KAKIKA

2M10 Gymnase de la Cité, Sous la supervision de Camille Marshall

Pour mon grand-père, qui une fois m'a écrit une histoire d'un ours bleu sur une fourmilière.

C'est pour lui.

Contexte historique

 

I. Introduction

Le Venezuela, autrefois réputé pour sa prospérité et ses opportunités, traverse aujourd'hui une crise profonde. Comme le dit Julie Turkewitz : « Le Venezuela est désormais isolé sur la scène internationale, sous le choc d'une décennie de crises économiques et souffre d'une profonde blessure émotionnelle : la perte de millions de citoyens ayant fui à l'étranger. » [1] Aujourd'hui, selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, plus de 7,9 millions de Vénézuéliens sont partis en quête de protection et d'une meilleure vie. [2] Ceux qui restent risquent de ne pas bénéficier de soins médicaux nécessaires, d'une éducation adéquate, de nourriture, d'eau ou d'électricité. Ces événements ont façonné la vie, les traumatismes et les choix des personnages de mes nouvelles, mais surtout de tous les Vénézuéliens. Pour mieux saisir le traumatisme et le sentiment d’isolation des personnages, il est essentiel de comprendre les tournants politiques et économiques du pays.

 

II. L'ère de prospérité du Venezuela (années 1940-1958)

Le Venezuela était autrefois une nation attirant les immigrants. À cette époque, plus de 800 000 immigrants arrivaient d'Europe du Sud, cherchant bénéficier des opportunités économiques pendant la période de gloire pétrolière du pays. Marcos Perez Jimenez, président de 1952 à 1958, a pleinement profité de l'essor pétrolier pour transformer le Venezuela en un modèle de prospérité. Nommé président en 1952 par la junte militaire qui avait pris le pouvoir après un coup d'État réussi. [3]  Perez Jimenez a utilisé les revenus pétroliers pour financer des projets d'infrastructures de grande ampleur : autoroutes, hôtels, immeubles de bureaux, usines, barrages[4] et l'ambitieux El Helicoide, un centre commercial futuriste qui n'a jamais été achevé. Aujourd'hui, il est l'un des symboles les plus clairs du déclin dramatique du Venezuela. Comme l'expliquent Karenina Velandia et Charlie Newland dans un article de BBC News :

“El Helicoide était autrefois le symbole d'une nation riche et prometteuse. Aujourd'hui, il abrite l'une des prisons les plus tristement célèbres du Venezuela et symbolise le déclin du pays, passé de puissance latino-américaine à zone de crise. […] Des étudiants, des militants politiques et parfois même des individus, même des enfants, ont été arrêtés pour s'être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment.”[5]

Cette citation illustre la transformation tragique du Venezuela, symbolisée par la chute du El Helicoide, de merveille architecturale à prison oppressive.

Bien que le règne de Perez Jimenez ait marqué une brève période de croissance économique et de modernisation, ce fut aussi une dictature marquée par la censure, la répression et la corruption. Il fut renversé par un soulèvement populaire et militaire en janvier 1958, puis extradé pour répondre d'accusations de détournement de 200 millions de dollars. [6] Les contradictions de son régime, une prospérité fondée sur l'autoritarisme et la corruption, se répercuteront tout au long de l'histoire politique vénézuélienne.

III. Démocratie et déclin (1958-1998)

Le 31 octobre 1958, les principaux partis politiques ont signé le pacte Punto Fijo qui a pour but de respecter les résultats des élections et travailler ensemble pour empêcher la dictature. [7] Les profits pétroliers ont alimenté le développement du pays jusqu’à l’effondrement des prix du pétrole dans les années 80. Cela a conduit à une augmentation de la pauvreté, des inégalités et de la corruption. Le 27 février 1989 a eu lieu une rébellion populaire nationale, El Caracazo. Comme l'explique Julien Terrié : « Alors que les banques et les postes de police sont ravagés, on constate que la révolte garde une logique : les pharmacies, les hôpitaux et les écoles sont épargnés. » [8]  

En 1992, Hugo Chávez menait un coup d’État qui tentait, sans succès, de renverser le système en place, que l’International Crisis Group qualifie de « démocratie de copinage » [9].


IV. Hugo Chávez et la Révolution bolivarienne (1998-2013)

La crise politique actuelle au Venezuela découle d'un changement radical qui a débuté il y a plusieurs décennies avec l'ascension d'Hugo Chávez, dont la politique promettait de transformer radicalement la structure du pouvoir du pays. Comme l'a déclaré Julie Turkewitz :

« Il y a une génération, un ancien officier militaire charismatique a accédé à la plus haute fonction du Venezuela en promettant d'instaurer une démocratie plus inclusive, un système pour l'homme commun qui transférerait les leviers du pouvoir de l'élite politique au peuple. » [10]

Cet homme était Hugo Chávez, élu président en 1998 par un vote populaire. Son régime était connu pour son discours anti-élite, anti-américain et pro-pauvres. Le 15 décembre 1999, il a créé une nouvelle constitution et rebaptisé le pays République bolivarienne du Venezuela. [11] Son gouvernement a utilisé les revenus pétroliers pour financer les « Misiones », des programmes de lutte contre la pauvreté dans les domaines de la santé, de l'éducation, de l'alimentation et du logement. [12] Les choses ont commencé à changer lorsque Chávez a adopté une approche autoritaire ; Il a centralisé le pouvoir, affaibli les comptes et réduit les médias au silence. Phil Gunson, analyste à l'International Crisis Group, a écrit :

« Il était le leader messianique. Il allait les mener vers la terre promise, et tout ce qui se trouvait entre les deux était une nuisance pour lui : tout contre-pouvoir, la division des pouvoirs, toute forme de société civile, la liberté de la presse, et tout le reste. Ce n'est qu'une nuisance, un obstacle.» [13]

Cette citation révèle comment Chávez s'est positionné en figure de sauveur, prétendant agir pour le peuple tout en démantelant systématiquement les institutions démocratiques qui limitaient son pouvoir.

Dans le livre de Steve Levitsky, How Democracies Die, on trouve l'idée que le régime de Chávez est un « autoritarisme compétitif […] Le gouvernement abuse du pouvoir et viole les droits, de sorte que l'opposition joue sur un terrain de jeu biaisé.» [14] Levitsky souligne un fait important : il existait encore un terrain de jeu et une opposition, une menace crédible pour le régime de Chávez. Tout cela a changé lorsque Chavez est décédé en 2013 et que son successeur désigné, Nicolas Maduro, a pris le pouvoir.

V. Nicolás Maduro et la descente au chaos (2013–présent)

La principale préoccupation de Maduro était la chute des prix du pétrole et la spirale économique, fortement dépendante des revenus pétroliers. Rapidement, l'hyperinflation, la faim, les coupures de courant et le manque de médicaments sont devenus la norme. Le Fonds monétaire international a déclaré qu'il « prévoyait une flambée de l'inflation atteignant 1 000 000 % d'ici fin 2018 ». [15] Avec l'hyperinflation, le bolivar a perdu toute valeur, d'où le recours au dollar noir. [16]

 

En conséquence, les « Guarimbas » de 2014, une vague de manifestations étudiantes déclenchées par l'insécurité, l'effondrement économique et la répression, ont éclaté dans tout le pays. L'Observatoire vénézuélien des conflits sociaux (OVCS) a recensé au moins 6 369 manifestations au premier semestre 2014, soit une moyenne de 35 manifestations par jour dans tout le pays. [17] Human Rights Watch publie un article sur le recours à la force illégale dans les cas étudiés.

« Dans la plupart des cas documentés, les forces de sécurité ont employé une force illégale, notamment en tirant et en frappant violemment des individus non armés. Presque toutes les victimes ont également été arrêtées et, pendant leur détention, soumises à des violences physiques et psychologiques. Dans au moins dix cas, ces violences constituaient clairement des actes de torture. » [18]

Cet article montre comment le gouvernement de Maduro utilise les forces de sécurité comme un outil de peur plutôt que de protection. Il révèle comment les violences et la torture systémiques sont devenues des réponses normalisées aux manifestations, érodant l'État de droit et les droits humains fondamentaux.

 

En 2015, une nouvelle menace est apparue pour Maduro : l'opposition a pris le contrôle du Parlement. Maduro a trouvé un moyen de consolider son pouvoir : en 2017, il a convoqué un référendum pour l'élection d'une nouvelle entité qui s'opposerait au Parlement. [19] Comme le souligne Julie Turkewitz, « le vote en faveur de cette mesure a été perçu par beaucoup comme une farce ; même l’entreprise qui a comptabilisé les votes a affirmé que le décompte avait été falsifié d’au moins un million de voix. » [20]Cela montre comment les processus démocratiques ont été clairement manipulés pour maintenir le gouvernement au pouvoir.

En avril 2017, des millions de personnes ont manifesté contre la destitution de l’Assemblée nationale par la Cour suprême, une décision perçue comme une atteinte à la démocratie. Cette vague de protestations a dégénéré, ce qui a incité Human Rights Watch à commenter :

« Le gouvernement a réagi par une violence et une brutalité généralisées contre les manifestants antigouvernementaux et les détenus, et a privé ces derniers de leur droit à une procédure régulière. Bien qu’il ne s’agisse pas de la première répression contre la dissidence sous Maduro, l’ampleur et la gravité de la répression en 2017 ont atteint des niveaux jamais vus au Venezuela de mémoire récente. » [21]

Dans de nombreuses villes, il était impossible de sortir sans être confronté à la violence, aux gaz lacrymogènes ou aux patrouilles policières. Ce climat de répression a traumatisé toute une génération, forçant de nombreuses personnes à l’exil ou les soumettant à des violences continues.

VI. Opposition et résistance

Le régime autoritaire de Maduro a déjà été menacé : en 2018, par Juan Guaidó. Sa mission de renverser Maduro a échoué, car il a réussi à obtenir le soutien du peuple, mais pas celui de l’armée. Bien que reconnu comme président par d’autres pays, son rôle a été insignifiant, car Maduro n’a jamais quitté le palais présidentiel et conservait son autorité. [22]

 

Aujourd’hui, une nouvelle opposition émerge : Maria Corina Machado. Les experts affirment que son mouvement est le plus important depuis celui de Chávez. Bien qu’elle bénéficie d’un large soutien, elle ne peut se présenter à la présidence, ce qui explique le choix d’Edmundo Gonzalez comme candidat. Selon Andres Izarra, la principale différence réside dans le fait que « le chavisme s’est fédéré autour d’une proposition idéologique pour le pays », tandis que « le mouvement de Maria Corina s’articule autour de la lassitude du peuple envers le madurisme ». [23] Cette citation montre que le soutien à Machado provient principalement de la lassitude du peuple envers le gouvernement Maduro. Il s’agit moins d’une question de politique que d’une volonté collective de changement. Maria Corina Machado a publié un article dans le New York Times dans lequel elle déclare :

« Les Vénézuéliens mettent tout en jeu lors des élections de dimanche. Face à l’intention du président Nicolás Maduro de se maintenir au pouvoir pour six années supplémentaires, le mouvement démocratique a progressivement tracé la voie d’un changement profond autour d’Edmundo González, notre candidat à la présidentielle. Mes compatriotes en ont assez de la haine, de la coercition, de la corruption et de la misère engendrées par 25 ans de tyrannie et de politiques économiques destructrices sous M. Maduro et son prédécesseur et mentor, Hugo Chávez. C’est pour ces raisons qu’environ un quart de notre population a émigré à travers le monde, dont des centaines de milliers aux États-Unis. Une écrasante majorité de Vénézuéliens est prête pour le changement. Ce sentiment est palpable dans tout le pays. Malgré les pénuries d’électricité et de carburant et le harcèlement incessant du régime Maduro, un nombre considérable de personnes participent à nos événements de campagne.» [24]

Les propos de Maria Corina Machado témoignent de la profonde frustration ressentie par de nombreux Vénézuéliens après des décennies de crise politique et économique. Contrairement au fondement idéologique qui a défini le chavisme, son mouvement est animé par une lassitude généralisée envers le régime de Maduro et par une volonté collective de changement. Malgré une répression sévère et des obstacles, l'opposition démocratique continue de mobiliser un soutien public important, démontrant la résilience de la société civile vénézuélienne.

Le 20 juillet 2024, le Conseil électoral (CNE) a déclaré Maduro vainqueur.

« Je peux dire devant le peuple vénézuélien et le monde entier : je suis Nicolás Maduro Mora, réélu président de la République bolivarienne du Venezuela, et je défendrai notre démocratie, notre droit et notre peuple » [25], a-t-il crié.

Aujourd'hui, alors que des manifestations éclatent, des milliers de personnes à travers le monde protestent contre le président autoproclamé, Nicolas Maduro malgré toutes les accusations de fraude électorale. L'organisation Carter, une organisation pro-démocratique, déclare que « l'élection présidentielle vénézuélienne de 2024 n'a pas respecté les normes internationales d'intégrité électorale et ne peut être considérée comme démocratique » [26]. De nombreux pays, comme les États-Unis, l’UE et d’autres, ont depuis tenté de soulager la pression, sans succès, en publiant une déclaration commune sur les élections vénézuéliennes.

VII. Vénézuéliens aux États-Unis

Le 19 mai 2025, la Cour Suprême a autorisé l'administration Trump à retirer le TPS à près de 350 000 immigrants vénézuéliens. [27] Ce programme leur avait permis de rester aux États-Unis sans risque d'expulsion. Comme l'expliquent Abbie VanSickle et Adam Liptak :

« Le programme de statut de protection temporaire (TPS), promulgué par le Congrès et promulgué par le président George H. W. Bush, permet aux migrants originaires de pays ayant connu des catastrophes nationales, des conflits armés ou d'autres instabilités extraordinaires de vivre et de travailler légalement aux États-Unis.» [28]

Pour de nombreux Vénézuéliens, la perte du TPS signifie le risque d'être renvoyés dans un pays toujours confronté à des persécutions politiques, à un effondrement économique et à une crise humanitaire. Aujourd'hui encore, des milliers de personnes vivent dans l'incertitude, incertaines quant à leur statut juridique ou à leur avenir. Cela illustre la vulnérabilité des communautés migrantes face à l'évolution des politiques d'immigration.


[1] Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[2] UNHCR. "Emergency Appeal, Venezuela Situation." UNHCR, https://www.unhcr.org/emergencies/venezuela-situation.

[3] Allain Graux. De Simon Bolivar à Hugo Chavez : Un panorama sur la República Bolivariana de Venezuela (Paris : Les points sur les i, 2013), 33.

[4] “PÉREZ JIMÉNEZ MARCOS (1914-2001)”, Encyclopædia Universalis, Encyclopædia Britannica, Inc., https://www.universalis.fr/encyclopedie/marcos-perez-jimenez/

[5] Karenina Velandia and Charlie Newland. “El Helicoide: From an icon to an infamous Venezuelan jail” BBC News, https://www.bbc.com/n

ews/world-latin-america-46864864

[6] Allain Graux. De Simon Bolivar à Hugo Chavez : Un panorama sur la República Bolivariana de Venezuela (Paris : Les points sur les i, 2013), 33.

[7] Graux, De Simon Bolivar à Hugo Chavez, 35.

[8] Terrié, Julien. Quoted in Allain Graux, De Simon Bolivar à Hugo Chavez : Un panorama sur la República Bolivariana de Venezuela (Paris : Les points sur les i, 2013), 42-43.

[9] Phil Gunson, quoted in Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[10] Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[11] Allain Graux, De Simon Bolivar à Hugo Chavez : Un panorama sur la República Bolivariana de Venezuela (Paris : Les points sur les i, 2013), 58.

[12]Graux, De Simon Bolivar à Hugo Chavez,80.

[13] Phil Gunson, quoted in Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[14] Steve Levitsky, quoted in Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[15] International Monetary Fund, quoted in Casey, Nicholas. "Venezuela inflation could reach one million percent by year’s end." The New York Times, 2018, https://www.nytimes.com/2018/07/23/world/americas/venezuela-inflation-crisis.html?searchResultPosition=8.

[16] Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[17] “Conflictividad social en Venezuela en el primer semestre de 2014,” Observatorio Venezolano de Conflictividad Socialhttps://www.observatoriodeconflictos.org.ve/tendencias-de-la-conflictividad/conflictividad-social-en-venezuela-en-el-primer-semestre-de-2014.

[18] Human Rights Watch, Punished for Protesting: Rights Violations in Venezuela’s Streets, Detention Centers, and Justice System, May 5, 2014, https://www.hrw.org/report/2014/05/05/punished-protesting/rights-violations-venezuelas-streets-detention-centers-and.

[19] Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[20] Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30

[21] Human Rights Watch, Crackdown on Dissent : brutality, torture and political persecution in Venezuela, November 29, 2017, https://www.hrw.org/report/2014/05/05/punished-protesting/rights-violations-venezuelas-streets-detention-centers-and.

[22] Herrera, Isayen, and Genevieve Glatsky. "Juan Guaidó is voted out as Leader of Venezuela’s Opposition." The New York Times, 2024, https://www.nytimes.com/2022/12/30/world/americas/venezuela-opposition-juan-guaido.html.

[23] Andrés Izarra, quoted in Turkewitz, Julie. “What Happened to Venezuela’s Democracy?” The New York Times, www.nytimes.com/2024/07/30/world/americas/venezuela-election-maduro-chavez.html?searchResultPosition=30.

[24] Machado, Maria Corina. “Venezuela is ready for change. Maduro must allow it.” The New York Times, 28 July 2024, https://www.nytimes.com/2024/07/26/opinion/venezuela-elections-gonzalez-maduro.html.

[25] Nicolás Maduro, quoted in Vanessa Buschschlüter. “Venezuela election: Maduro declared winner in disputed vote,” BBC News, July 29, 2024, https://www.bbc.com/news/articles/cz5rj2mzgevo.

[26] The Carter Center. “Carter Center statement on Venezuela Election”, 30 July 2024, https://www.cartercenter.org/news/pr/2024/venezuela-073024.html.

[27] VanSickle, Abbie, and Liptak, Adam. "Supreme Court lets Trump lift deportation protections for Venezuelans," The New York Times, May 19, 2025, https://www.nytimes.com/2025/05/19/us/politics/supreme-court-protected-status-venezuelans.html.

[28] VanSickle, Abbie, and Liptak, Adam. "Supreme Court lets Trump lift deportation protections for Venezuelans," The New York Times, May 19, 2025, https://www.nytimes.com/2025/05/19/us/politics/supreme-court-protected-status-venezuelans.html.

VIII. Impact humain et conclusion

Aujourd'hui, les Vénézuéliens, qu'ils vivent à l'intérieur ou à l'extérieur du pays, vivent dans une instabilité constante. Ils craignent d'être arrêtés, eux ou leurs proches, d’avoir leur alimentation en électricité ou leur accès à l'eau potable coupés pendant des semaines. Ils évitent d'exprimer leurs opinions par pure peur de l’armée qui fait preuve de violence. La crise vénézuélienne n'est pas seulement politique, elle est personnelle. Dans ce contexte, l'histoire n'est pas seulement un contexte, c'est un héritage, un traumatisme et une nostalgie. Cette réalité est au cœur des nouvelles que j'écris. Elles reflètent la complexité émotionnelle, historique et sociale qui se cache derrière les médias.

Entre Fiction et Histoire : Le rôle de la littérature dans l’écriture de la vérité à travers le mensonge

« La fiction est le mensonge qui dit la vérité. » [1]

Ce paradoxe définit le genre littéraire le plus puissant. La fiction est communément considérée comme le genre littéraire qui met en scène des personnages et des événements imaginaires. Bien que fabriquée, la fiction est souvent utilisée comme un outil pour transmettre des idées profondément réelles et concrètes. Hunger Games en est un bon exemple : personne n’a jamais entendu parler d’une Katniss Everdeen réelle ni d’un jeu où les enfants de treize districts sont sacrifiés pour le divertissement. Pourtant, nous pouvons tous y reconnaître des parallèles évidents avec la société dans laquelle nous vivons, de la violence médiatisée aux inégalités économiques. Suzanne Collins évoque des vérités qui auraient pu perdre leur résonance émotionnelle dans un format non frictionnel. Comme le dit Tim O’Brian : « C’est à cela que sert la fiction. Elle permet d’atteindre la vérité quand la vérité ne suffit pas à la vérité.» [2]  Grâce à notre imagination, nous acquérons une compréhension plus profonde de ce que l’auteur met en œuvre.

 

Si la fiction peut refléter des vérités sociales, son utilisation prend encore plus d’impact lorsqu’elle est mêlée à des événements historiques réels. Comme l'expliquent James Johnson et David Ebert, « la fiction historique accomplit un travail que presque aucune biographie ni aucun manuel scolaire ne peut accomplir. Elle anime le récit, le rendant captivant.» [3]  Selon Britannica, la fiction historique est « un roman qui se déroule dans une période historique et qui tente de transmettre l'esprit, les mœurs et les conditions sociales d'une époque révolue avec des détails réalistes.» [4]  Le spécialiste de littérature Hayden White invite à réfléchir au rôle du récit non seulement dans l'écriture historique, mais aussi dans la culture humaine en général. Il soutient que la narration est une méthode universelle pour donner du sens à l'expérience, combler les fossés entre les cultures et traduire le savoir en sens. S'appuyant sur le point de White, Barthes souligne l'universalité du récit, le décrivant comme « tout simplement là, comme la vie elle-même… international, intemporel, transculturel »[5]. L'universalité du récit explique comment la fiction historique rend les événements réels plus accessibles et plus pertinents sur le plan émotionnel, comment elle comble les lacunes non documentées de l'histoire, en particulier lorsque les archives sont incomplètes, biaisées ou traumatisantes.

 

Comme le montre Chimamanda Ngozi Adichie dans son recueil de nouvelles, The Thing around your Neck, les récits personnels et histoire sont étroitement liés. En mettant en avant l'aspect humain, elle parvient à susciter l'émotion et à inspirer la réconciliation avec le passé.

 

Dans sa conférence TED « The danger of a single story », Adichie déclare : « Les histoires ont été utilisées pour déposséder et calomnier, mais elles peuvent aussi servir à responsabiliser et à humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d'un peuple, mais elles peuvent aussi la réparer.» [6] Cette citation souligne le double pouvoir du récit : détruire ou reconstruire. Mélanger fiction et vérité historique a naturellement des implications éthiques. Les lecteurs peuvent ne pas faire la distinction entre faits et invention. Cela peut être percutant ou trompeur, car les événements réels sont complexes et nuancés. La fiction peut les aplatir. Cela soulève la question : lorsque la fiction rencontre l'histoire, où se situe la frontière entre narration et déformation ? Des auteurs comme Chimamanda Ngozi Adichie et Gaël Faye repoussent cette limite avec prudence et intention.

 

Dans « La Chose autour du cou », Adichie explore l'histoire du Nigéria à travers la fiction. Elle s'attache à des vérités émotionnelles en dépeignant le vécu des femmes et des migrants, ainsi que leurs traumatismes. En inscrivant leurs histoires dans des contextes sociaux et historiques réels, Adichie remet en question l'idée d'une « histoire unique du Nigéria ». Dans « L'historienne obstinée », Adichie se réapproprie les récits et la culture effacés par les récits coloniaux à travers le personnage d'Afamefuna. Bien qu'Afamefuna soit un personnage inventé et que son histoire soit imaginaire, elle représente de nombreuses personnes réelles dont les histoires ont été passées sous silence, montrant comment la fiction peut donner une voix au passé, le respecter, l'honorer et le compléter.

 

Gaël Faye adopte une approche similaire dans son autobiographie fictionnelle, Petit Pays. Il dépeint le parcours de Gabriel, un jeune Franco-Rwandais qui grandit au Burundi dans les années 1990, alors que la guerre civile éclate et que le génocide rwandais voisin assombrit sa vie. Il explore la façon dont les enfants vivent la guerre, la mémoire se façonne et comment la fiction devient un moyen de guérison. Dans une interview, Faye déclare vouloir « retrouver les sensations de l’enfance […] la guerre avait chassé ce souvenir-là de l’enfance heureuse et je voulais retrouver ces sensations-là. »[7] À travers ses écrits de fiction, Faye renoue avec son passé et se réconcilie avec lui, montrant comment la littérature de fiction peut renouer avec l’histoire perdue.

 

En conclusion, la fiction, bien qu'imaginaire, recèle souvent des vérités plus profondes que les supports factuels. Hunger Games critique le manque d'empathie et les inégalités modernes à travers une perspective dystopique. Adichie donne la parole aux personnes réduites au silence à travers la vérité émotionnelle et la réflexion postcoloniale. Faye utilise la fiction pour se réapproprier des souvenirs perdus et traiter des traumatismes personnels et collectifs. Contrairement à la non-fiction, la fiction favorise l'empathie, la résonance émotionnelle et rend l'histoire plus accessible et humaine, car elle transcende les barrières internationales, transhistoriques et transculturelles. Mais mêler fiction et histoire doit se faire de manière responsable, pour honorer et non déformer. Dans un monde de demi-vérités et de souvenirs incomplets, la fiction demeure un puissant espace d'exploration, de préservation et d'humanisation de l'histoire.


[1] Gaiman, Neil. Art Matters: Because Your Imagination Can Change the World. Illustrated by Chris Riddell, Headline, 2018.

[2] O’Brien, Tim. The Things They Carried. Houghton Mifflin, 1990.

[3] Johnson, James M., and David J. Ebert. “Using Historical Fiction to Make History Engaging.” Hamline University Capstone Projects, 1992, accessed June 26, 2025, digitalcommons.hamline.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1781&context=hse_cp.

[4] Encyclopaedia Britannica, “Historical Fiction,” accessed June 9, 2025, https://www.britannica.com/search?query=historical+fiction&ct=

[5] Roland Barthes, "Introduction to the Structural Analysis of Narratives," Image, Music, Text, trans. Stephen Heath (New York, 1977), 79.

[6] Adichie, Chimamanda Ngozi. “The danger of a single story”, uploaded by TED, Oct. 7, 2009, https://www.youtube.com/watch?v=D9Ihs241zeg&list=TLPQMTcwNTIwMjUTTKccFCGyDA&index=.

[7] “Interview de Gaël Faye pour son nouveau roman Petit pays”, Oct. 5, 2016, l’actu littéraire, https://www.youtube.com/watch?v=42t-f8qnL0I

Mon rôle

Toute ma vie, on m'a dit que je parlais « trop espagnol » ou on m'a demandé d'où je venais parce que les gens ne reconnaissaient pas mon accent. En réalité, je n'ai jamais vraiment eu d'origine unique ; j'ai ma place partout et nulle part. Je suis née à Barcelone d'un père espagnol et d'une mère vénézuélienne. Ma mère a quitté le Venezuela en 2003 pour s'installer en Espagne, où elle a rencontré mon père et m'a donné naissance. Nous avons dû quitter l'Espagne tous les trois en 2009, lorsque mes parents ont perdu leur emploi à cause de la crise économique. Nous avons vécu à Genève, puis à Lausanne, puis en 2015, nous avons tous déménagé à Washington DC pour le travail de mon père. En 2019, nous sommes retournés à Lausanne, où nous vivons depuis. Je viens de Barcelone, de Caracas, de Washington DC et de Lausanne ; ce sont toutes mes maisons. Aujourd'hui, l'une d'elles est en feu.

Ma mère m'a toujours permis de rester connectée à mes racines vénézuéliennes à travers des histoires, des chansons, des danses et de la nourriture. Nous mangeons des arepas au petit-déjeuner toutes les deux semaines et des allacas à Noël. Je me souviens qu'elle me racontait depuis toute petite la beauté et la diversité des paysages : les plages, les montagnes, la jungle et les plaines. Elle m'a promis qu'un jour nous escaladerions le mont Auyán-tepui et verrions le Salto Angel. Nous avons rendu visite à ma famille au Venezuela à plusieurs reprises, notamment pour Noël il y a deux ans et l'année précédente. Cela ne change rien au fait que j'ai un chez-moi où je ne peux pas vraiment retourner.

Vivre ailleurs est à la fois une bénédiction et une malédiction. Je suis éternellement reconnaissante que ma mère ait pu partir et m'offrir une vie meilleure, mais en même temps, je me sens coupable que d'autres n'aient pas eu la même chance. Je me sens coupable de vivre une vie aussi privilégiée alors que d'autres ont à peine les moyens de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Le pire, c'est que les gens souffrent, et trop peu de gens savent ou agissent pour y remédier.

Je ne peux peut-être pas contrôler mon lieu de naissance ni mes privilèges, mais je peux m'exprimer et sensibiliser le public pour que la crise vénézuélienne soit impossible à ignorer.

Problématique

Mon projet de mémoire explore comment les crises politiques et économiques, tout au long de l'histoire, ont façonné la vie des Vénézuéliens, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Mon objectif est de sensibiliser le public à la situation actuelle au Venezuela et à la façon dont nous en sommes arrivés là. En donnant la parole aux expériences humaines qui se cachent derrière les gros titres, j'espère apporter un éclairage différent sur la guerre peu médiatisée et presque inédite que nous menons. Je le ferai à travers des nouvelles fictives, inspirées de faits et de témoignages réels et placées dans un contexte historique réel. Je m'inspire principalement de Petit Pays de Gaël Faye et de La Chose autour du cou de Chimamanda Ngozi Adiche pour les thèmes et la technique, tout en transmettant un message d'espoir.

Les quatre nouvelles suivantes sont des récits fictifs inspirés d'événements historiques réels et de témoignages de la crise vénézuélienne. Elles explorent les thèmes de l'exil, de la mémoire, du traumatisme et de l'identité culturelle à travers des perspectives personnelles et intimes. Ensemble, elles forment le cœur de mon TM.

V.V.

Victimes Vénézuéliennes

C’est la pluie qui tapote contre ta fenêtre qui te réveille ce matin. Tu soupire. Tu te lèves et te dirige vers la cuisine. En te versant une tasse de café, tu vois le calendrier. À la place du petit carré qui est censé indiquer 18 mars 2018, tu vois un gros gribouillis noir. Si seulement le calendrier savait qu’il y a un an… tu n’arrives même pas à le dire. Tu regardes l’heure, merde tu es en retard, comme d’habitude, alors tu attrapes ton sac en panique et tu sors en courant. Tu arrives à l’arrêt de bus juste à temps, Dieu merci. Tu prends la dernière place libre. Le type assis à côté de toi te fixe et tu te demandes ce qu’il te veut. Peut-être que c’est parce que tu es encore en pyjama, que ton mascara de la veille est étalé sur tes paupières ou que ton sac est à moitié ouvert. Il te sourit, te tend une petite carte et descend du bus. Tu la lis. Tu comprends pourquoi il te regardait. Il t’a reconnue à cause de l’article. Connard. Tu n’aurais jamais dû donner ce foutu témoignage. Tu ne sais pas pourquoi, mais au lieu de déchirer la carte en mille morceaux, tu la lis et la ranges dans ton sac. Tu es en cours toute la matinée, mais ton esprit est ailleurs, tu penses à la carte : Victimes Vénézuéliennes, un groupe de soutien pour les personnes affectées par la crise, tous les jours, à toute heure. Tu essaies de te concentrer sur le cours, mais tu sens la carte te fixer depuis ton sac, et ça te ronge.

Tu te lèves soudainement, sans réfléchir, comme par réflexe. Tu sors en courant du cours et tu te mets à marcher. Où ? Tu sais très bien où.
Tu ouvres la porte et vois un groupe de personnes assises en cercle, en train de s’écouter. Ton cœur bat à toute allure, tout ce que tu veux c’est fuir, mais le gars du bus remarque ton arrivée, te sourit et te tire une chaise. Tu le détestes de t’avoir amené ici. Et pourtant, tu lui adresses un demi-sourire. Tu t’assois.
« Qui veut prendre la parole ? Notre nouvelle membre, peut-être ? » dit le médiateur, en te regardant.
Hors de question. Tu te tournes vers le gars du bus, les yeux criants tu m’as trahi. Il remarque ton malaise et intervient.

« Je peux y aller ! Salut tout le monde, je m’appelle Samuel. Je viens à ces réunions depuis un peu plus d’un an. J’avais du mal à mettre des mots sur les pires jours de ma vie, mais j’arrive enfin à raconter mon histoire. Bon du coup la dernière chose dont je me souviens, c’est un soldat qui criait sur mon ami. Ensuite, plus rien. Quand je me suis réveillé, l’air humide et froid envahissait mes poumons. L’odeur de rouille et de javel me brûlait les narines. Tout était silencieux, sauf les battements dans ma tête. Je ne sais toujours pas si c’était dû au coup qui m’a assommé ou à la terreur que je ressentais. On manifestait pacifiquement pendant les guarimbas de 2014. Maduro venait d’arriver au pouvoir, et l’inflation battait des records. Un groupe d’étudiants, dont moi, avait décidé de se battre pour notre avenir. On était en première ligne. Les militaires ont reçu l’ordre d’utiliser la force. C’est à ce moment-là que j’ai été assommé, et qu’on m’a volé huit mois de ma vie. Quand ils m’ont enfin relâché, j’ai demandé un transfert à UCLA. Je suis parti et je ne suis jamais retourné. Jusqu’à récemment, j’avais complètement coupé les ponts avec qui j’étais à l’époque, avec tout, avec tout le monde. Sauf ma mère. J’essaie de me reconnecter, et être en paix avec ce qui s’est passé c’est la première étape. »
Ses mots te frappent comme de l’acide dans la gorge. Tu avales, mais ça ne passe pas. Ta poitrine se serre. Tu clignes des yeux, frénétiquement. Ça monte, brûlant, insupportable. Tu te lèves d’un bond et vomis sur le trottoir.

Cette année, c’est la musique trop forte de ta voisine qui te réveille. Tu te lèves du lit, jettes tes vêtements sur une chaise et vas vers la douche. Tu l’ouvres et la laisses chauffer l’eau pendant que tu ranges quelques affaires. Soudain, tu n’es plus dans ta salle de bain embrumée, tu es de nouveau là-bas, couverte de son sang chaud. Tu te figes. Ta poitrine se serre. Tu reviens à la réalité et tu passes la douche au froid.
Tu prends ton petit-déj : la pizza d’hier soir, un morceau de mangue et une tasse de café. Tu sens le regard du calendrier sur toi pendant que tu termines de te préparer. C’est encore ce jour-là. Tu prends ton sac, verrouilles la porte et marches vers l’arrêt de bus. Pour une fois, tu arrives avant le bus, alors tu t’assois sur le banc à côté d’une vieille dame. Elle est du genre bavarde. Elle demande si tu vas en cours, tu hoches la tête et dis que tu étudies à UCLA. Elle s’excite et dit que peut-être tu connais sa petite-fille. Elle a les cheveux bruns, elle est grande, elle fait de la psycho. Elle a une sœur en sciences biomédicales.
« Tu as une sœur ? »
Tu te figes.
« Moi ? Euh… oui. »
Ta gorge se serre.
« Elle est aussi à UCLA ? » demande-t-elle.
« Un truc comme ça. »

Ça te rappelle le bus. La carte. Lui.

Toute la journée, sa voix te trotte dans la tête. Sa petite-fille. Sa sœur. Ta sœur. Le gars dans le bus. La carte. Quand ton dernier cours se termine, tu ranges tes affaires et rentres. Mais en sortant du bâtiment, tu ne vas pas à l’arrêt de bus. Tu te mets à marcher, et te retrouves ici, encore une fois. Tu hésites à entrer. C’est débile, tu penses, et alors que tu te retournes pour rentrer, le gars du bus apparait de nulle part.
« Je n’étais pas sûr que tu reviendrais. Moi c’est Samuel, au fait. »
Tu sursautes, et avant même d’avoir le temps de fuir, il te prend par l’épaule et te guide vers la réunion. Ton esprit te dit de fuir, mais tes pieds te dirigent vers la porte.
Tu t’assois en cercle et tu imagines parler. Tu imagines leurs visages hochant la tête, attentifs. Tu entends ta propre voix dire : C’était ma sœur, on était au salon de coiffure quand… Puis tu effaces toute la scène de ton esprit, comme un fichier que tu n’es pas prête à ouvrir. Tu écoutes attentivement les histoires des autres.
« Pourquoi est-ce qu’à chaque fois que je pense avoir enfin avancé, l’univers me fait tomber à plat ? » Un sentiment que tu connais trop bien. Tout le monde parle, partage, et soudain tu ne sais pas pourquoi tu le fais. Ta main se lève comme si elle ne t’appartenait pas. Tu commences à expliquer ce qui s’est passé ce jour-là. Tu étais au salon avec ta grande sœur, vous vous faisiez coiffer, quand soudain les militaires sont arrivés à la recherche de manifestants cachés.
« J’étais en train de me faire laver les cheveux, et ce qui est arrivé ensuite a changé ma vie à jamais. »
L’odeur de son sang colle à chacune de tes pensées. Chaque fois que tu fermes les yeux, tu entends le coup de feu.

Cette année, tu dors paisiblement quand tu sens le soleil du matin sur ton visage. Merde. Encore en retard. Tu te changes à toute vitesse, attrapes quelque chose à manger et sors en courant. Tu as oublié tes clés à l’intérieur, alors tu rentres et les cherches frénétiquement. Tu les repères sur la table de la cuisine, sous le calendrier. Tu souris, nostalgique, en voyant la date d’aujourd’hui. Une larme glissant sur ta joue. Un sentiment de fierté t’envahit. Tu réalises à quel point tu as progressé. Tu verrouilles la porte et cours jusqu’à l’arrêt de bus, et par miracle tu ne le rates pas.

Tu te diriges vers le petit bâtiment et repères un stand de café sur le chemin. Tu t’arrêtes pour prendre un latte glacé et tu sens une tape sur l’épaule.
«Samu ! Ça fait si longtemps ! » dis-tu en le serrant dans tes bras.
Vous êtes devenus amis après avoir échangé vos numéros. Il t’a même invité plusieurs fois à sortir. Tu as rencontré plusieurs de ses amis et sa copine qui étudient tous à UCLA. Tu as même eu des cours avec certains d’entre eux.
« Prête ? » demande-t-il.
« Aussi prête que je peux l’être, » réponds-tu en riant nerveusement.

« Bienvenue à tous, je suis Samuel. Je viens aux réunions de V.V. depuis un moment et je suis récemment devenu médiateur parce que je veux redonner à ce programme qui m’a offert, à moi et à tant d’autres, un espace sûr pour pleurer, se reconnecter et se souvenir. » Il dit cela en te regardant fièrement.
« Qui veut commencer ? »
Tu respires profondément.
Cette fois, tu lèves la main de ton plein gré.

22 décembre

« Votre attention s’il vous plaît. Ceci est le dernier appel pour le vol UX78 à destination de Caracas. Veuillez embarquer immédiatement. »
Je n’avais pas entendu ces mots depuis longtemps. Trop longtemps.

— Tu voyages seul ?
— Ouais. Et toi ? demandai-je en le regardant.
— Avec ma famille. Ils sont là-bas, au fond, répondit-il en pointant l’arrière de l’avion. Tu retournes souvent toi ?
— Pas vraiment, si je peux j’évite. Chamo je sais pas, ça me semble risqué, mais j’ai pas trop le choix, ma mère est malade.
Chamo. Je n’avais pas dit ce mot depuis des années.

Alors que les minutes avant l’atterrissage s’écoulait, mes mains devenaient moites et mon cœur battait de plus en plus vite. Une infinité de et si… envahissaient mon esprit. Je me précipitais à travers l’aéroport Simón Bolívar, incapable d’échapper au bourdonnement dans mes oreilles. Ces couloirs que j’avais autrefois traversés, plein d’espoir pour un nouveau début, semblaient maintenant m’accuser, me condamner d’avoir quitté mon pays.

— ¡Samuel! Ay, mi amor, tu m’as tellement manqué.
Le son de sa voix me sortit de mes pensées qui m’envahissaient. Je courus vers ma mère.
— Comment s’est passé le vol ? Tu as dormi ? C’était comment, les repas? Tu as faim ? Allez, viens, on rentre à la maison.
Son inquiétude constante m’avait autrefois agacé, mais là, c’était étrangement rassurant, familier.

Le chemin sur l’autoroute m’a choqué. Je m’attendais à voir des corps, des accidents, des horreurs comme l’annonçaient les journaux. Mais tout ce que je voyais, c’était la végétation qui débordait sur le bitume abîmé. Le vent chaud sur mon visage, comme une couverture douce, me ramena à tous ces trajets en jeep vers l’université ou de retour de soirée. L’odeur d’essence me rappela ce jour où mon pote et moi voulions aller à la plage. On était d’abord allés faire le plein, et en arrivant à la station, la file était si longue que les voitures faisaient deux fois le tour du quartier. Je rigolais en me souvenant comme on avait gaspillé tout notre après-midi à suer sous un soleil au lieu d’être sur une plage à sable blanc. C’était absurde et pourtant, d’une certaine manière, familier. Même réconfortant.
Quel drôle de sentiment, de ressentir de la nostalgie pour ce qui m’énervait tant autrefois.
— ¿De qué te ríes ? demanda ma mère.
— Rien, je pensais juste à un bon souvenir.
La nostalgie trouva refuge dans mon cœur. Mais ce sentiment léger s’assombrit vite, un poids de culpabilité s’installant dans mon ventre.
— Tu m’as manqué, tu sais ? dit-elle doucement, presque comme si elle se parlait à elle-même.
— Je sais, Maman. Tu m’as manqué aussi. Qu’est-ce qu’ont dit les médecins ?
— Je ne suis pas vraiment allée au rendez-vous.
Quoi ? Pourquoi ? pensai-je.
— Je ne suis… pas vraiment malade.
— Tu as menti !!?? Mais t’es malade–
— Tu t’es réveillé un matin et tu es parti. On ne t’a plus vu depuis 2014 ! C’était la seule façon de te faire revenir
—Je n’arrive pas à croire que tu m’aies menti comme ça. C’est vraiment sale, même venant de toi, Maman.
— Quand tu es parti, t’as pas juste laissé ta mère. T’as laissé une part de toi aussi ! Tu te battais pour ce pays, pour nos droits, pour ton avenir mais dès que ça s’est compliqué, t’as tout abandonné ! Quand tu es parti, t’as fermé la porte derrière toi, t’as oublié d’où tu viens. Le peuple, la culture que t’as trahie ! Tu peux à peine encore te dire Vénézuélien, et tu le sais.
— Je trouve pas ça juste. Je sais que ça t’a fait mal, mais j’étais censé faire quoi ? Après… ce qui s’est passé, je me sentais piégé ici. J’étouffais ! Alors quand j’ai eu une bourse pour étudier à UCLA, je pouvais pas dire non. C’était ma porte de sortie ! Et puis, sauf erreur, je suis un adulte ; je voulais partir, alors je suis parti.
— T’as raison Samuel. T’es un adulte, dit-elle en murmurant, en regardant par la fenêtre.

Entrer dans la maison de mon enfance était comme voyager dans le temps. Les mêmes cadres photo couvraient les murs, les mêmes fleurs coulaient par les fenêtres du salon, les mêmes carreaux couleur terre cuite salissaient mes chaussettes blanches. J’ai enlevé mes chaussures et laissé mon sac sur le canapé du salon, où des gaitas jouaient doucement en fond. Leur rythme remplissait la pièce de souvenirs.
Je suis allé dans la cuisine, et l’odeur de hallacas m’a envahi. L’odeur de Noël me serrait dans ses bras. Le saladier rempli de poulet effiloché me rappela toutes ces fois où je devais desmenuzar le poulet quand j’étais petit. T’effiloche un morceau, t’en manges une moitié, et tu mets le reste dans le bol.
— ¡No te comas todo el pollo, mijo !
J’ai rapidement chipé un morceau avant que ma mère entre dans la cuisine.

J’ai ouvert le frigo pour me servir un verre d’eau et j’y ai vu un grand bol de gélatine à la fraise, ma préférée. J’en ai mis dans un bol et j’ai versé un filet de lait concentré sucré par-dessus. J’ai pris mes en-cas et je suis allé m’asseoir sur le vieux canapé cabossé.

Peut-être que Maman avait raison. Bien sûr qu’elle avait raison. En partant, j’avais coupé tous les liens. Mais au passage je me suis déconnecté de mes racines, de moi-même. Depuis l’extérieur, le Venezuela semblait sombre. Tout ce que j’entendais me faisait croire que le pays n’était qu’un endroit triste et brisé. Mon retour fut un choc énorme.
Je me suis rappelé à quel point tout restait beau, malgré les problèmes. Je me suis rappelé la musique, la bouffe, les gens, notre résilience mais aussi du fait qu’on proteste pour ce qu’on croit. Je me suis souvenu que c’était chez moi.
Il a fallu que je fasse la paix avec ce qui m’était arrivé pour enfin pouvoir me reconnecter à ce que j’avais perdu.
J’ai trouvé un programme qui aide les immigrés vénézuéliens à gérer leurs traumatismes. Petit à petit, j’ai senti un changement. J’ai recommencé à revenir plus souvent, et j’ai même convaincu ma mère de venir me rendre visite.
Comme une cicatrice qui guérit, mon pays, mon foyer, a cessé de me faire peur. J’ai commencé à faire le ménage au son du merengue, comme le faisait ma mère, et à préparer des arepas tous les dimanches.
Puis j’ai rencontré des amis, et ma femme incroyable, qui me rappellent chaque jour ce que signifie être Vénézuélien.
Ce Noël-là a été un réveil pour moi. Je voulais revenir, pas seulement à mon pays, mais a la personne complexe et belle que j’ai failli perdre.

Guaguancó

Un terme utilisé pour décrire un mélange contagieux de charisme, de rythme, d’énergie, de sazón (cette saveur et joie unique) et de fierté culturelle. Une ambiance qui te fait te sentir connecté, vivant, et immédiatement chez toi.

 

La musique du bar résonne dans ma poitrine, mais tout ce à quoi je peux penser, c’est la mastication bruyante de mon date. Il mange la bouche OUVERTE. On aperçoit des bouts de nourriture à moitié mâchés chaque fois qu’il ouvre la bouche pour parler. Évidemment, on n’a parlé que de lui. De son boulot. De ses loisirs. De ses potes.
La serveuse dépose la carte des desserts, et c’est comme une bouffée d’air frais. Dès qu’elle s’éloigne, mon date la matte.
Incroyable.
Je n’en peux vraiment plus, alors je fais semblant que je vais aux toilettes et je me casse.

 

« Je suiiiiiis rentrée! » Je laisse tomber mon sac par terre et rejoins ma sœur sur le canapé.
« Déjà ? Oh non, qu’est-ce qui a mal tourné cette fois ? » dit ma sœur, la voix dégoulinante de sarcasme.
« T’avais raison. J’aurais jamais dû accepter ce rendez-vous. C’est juste que… je sais pas, je pensais que celui-là serait peut-être différent. »
« Chama, je comprends. J’ai jamais eu un seul date correct avec un Américain. Genre jamais. »
« Je suis sûre qu’il y en a des bien. Mais sérieux, je choisis toujours les pires.»
« Andrea, je te jure : les gringos n’arrivent pas à la cheville des mecs vénézuéliens. Ils sont juste plus généreux, plus intenses, plus… virils. »
« Sofi ! » dis-je, les yeux écarquillés. « Tu viens vraiment de dire ça ?! » je crie en lui lançant un coussin en rigolant.
« Allez, la nuit est encore jeune, et tu pourrais boire un verre. »
« Ughhh mais je suis trooop fatiguée, » je soupire pendant qu’elle me tire vers le haut.

 

L’odeur de sueur et de parfum bon marché me prend au nez dès que je mets un pied dans le bar. L’enseigne clignotante du karaoké rend son dernier souffle. Mon mal de tête empire à mesure que deux filles bourrées massacrent une chanson de Taylor Swift au micro. Je remarque à quel point le sol colle quand ma sœur m’entraîne vers le barman mignon.
« Deux ron con limón, s’il vous plaît ! »
« Des femmes de goût. J’aime ça, » dit le barman en draguant ma sœur. Pendant qu’ils discutent, je regarde autour et croise le regard d’un finance bro. Il commence à s’approcher. Merde.
« Salut, » il se lèche les lèvres. « Tu viens d’où ? Du Brésil ? »
« Du Venezuela en fait, » je réponds sèchement.
« Alors… t’as de la cocaïne? » il rigole.
Quel abruti. S’il savait seulement ce que j’ai vécu.
« Epa chamo, » Je tourne immédiatement la tête. Mon sourire s’élargit quand je vois que le mec porte un maillot de la Vinotinto. Il chec de la main un de ses potes qui boit une Polar. Pas possible. Je me tourne vers ma sœur qui me regarde déjà, les yeux grands ouverts.
« T’entends ce que j’entends ? »
« Allez viens, on y vaaaa, » rigole-t-elle en me tirant par la main. « C’est le destin ! »
« Ne te fais pas d’idées… pas encore. »
Elle me tire encore une fois par le bras. Mon cœur bat a toute vitesse.
« No jodaaaa. T’as trouvé où de la Polar ? J’en trouve dans aucun magasin latino de Los Angeles, » je demande à l’un des gars, sur un ton charmeur.
« No valeeeee. Vous venez d’où ? » Je n’ai pas eu besoin de demander ce qu’il voulait dire. Cette question allait toujours au-delà de la géographie : ça voulait dire tu fais partie des nôtres, pas vrai ?
« Caracas. Et toi ? » on répond à l’unisson.
« Chamaaa c’est pas vrai, moi aussi ! Moi c’est Samuel, » dit-il en prenant ma main et en y déposant un baiser.
« Moi c’est Andrea et elle, c’est ma grande sœur, Sofi. »

Pendant un instant, le bruit du bar disparaît. Il ne reste que des rires, des accents qui s’entrechoquent, cette façon familière de se tenir tout près, de se regarder profondément dans les yeux quand on te parle. Il me tend une bouteille bien fraîche comme s’il me confiait un trésor. Je ris et je bois une gorgée. Ça a le goût du pays. Deux minutes plus tard, on échange nos numéros, nos quartiers, nos souvenirs d’étés à Los Roques et d’arepas qu’on trouve à Margarita. Une chanson commence à jouer, et les paroles nous frappent en plein cœur :
« J’aurais dû prendre plus de photos quand je t’avais, j’aurais dû te donner plus de baisers et de câlins autant de fois que possible. »
On se regarde tous, et on comprend. Sans prononcer un seul mot.

The Talk

Je faisais défiler mon téléphone quand j’ai vu une vidéo d’une foule fuyant des gaz lacrymogènes. La bio disait : « #SOSVenezuela ». J’ai froncé les sourcils. Alors j’ai demandé à Mamá. Elle s’est arrêtée, m’a regardée, puis a dit :
« Il faut qu’on parle. »

« Je croyais que tu avais mis un contrôle parental sur son téléphone ! » ai-je entendu mamá crier sur papa.
« Je sais pas quoi te dire, Sofi, je l’ai fait ! Il est temps qu’on lui dise ce qui se passe. »
Ce qui se passe ?
« Elle mérite de savoir. »
Savoir quoi ?
Après ce qui m’a semblé des heures, mes parents sont enfin entrés dans ma chambre. Ils se sont assis à côté de moi sur mon lit.

Elle m’a regardée, puis a regardé mon père, puis encore moi. Pourquoi elle prend autant de temps ? Elle s’est éclairci la gorge.

« Tu te souviens quand je t’ai raconté l’histoire de comment tante Andrea et moi sommes venues vivre aux États-Unis ? » a demandé maman avec hésitation.
« Oui, pour l’université. Elle voulait étudier ici en Californie, et tu l’as accompagnée, non ? »
Elle hoche la tête.
« Eh bien, ce que je ne t’ai pas dit, c’est que l’université à Caracas où nous étions étais fermée pendant presque un an. »
J’ai froncé les sourcils.
« À cause des coupes budgétaires, les profs n’étaient plus payés. Ils étaient en grève, les salles de classe étaient vides. On croyait tous que c’était comme des vacances prolongées. Certains d’entre nous sont même partis en voyage à Los Roques. Mais le temps passait, et l’université était toujours une ville déserte. Ils ont même recommandé qu’on change d’établissement, sinon on allait devoir redoubler. La plupart d’entre nous ont protesté, on ne voulait pas laisser le gouvernement nous faire partir. Mais ensuite, ça a commencé à devenir… tu sais. »

« Devenir quoi ? » je demande, confuse. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire. Elle a commencé à m’expliquer les manifestations et tout le reste.
« À ce moment-là, les choses s’étaient déjà bien dégradées depuis un moment, » elle a ajouté. « Ce n’était pas que les universités. Les supermarchés étaient vides, les gens faisaient la queue dès 5 h du matin juste pour trouver des couches ou de l’insuline. On avait l’impression de faire la queue pour un futur qui ne venait jamais. »
Pendant que Mamá parlait, mes yeux ont dérivé vers l’ours en peluche bleu sur mon étagère. Je ne l’avais pas touché depuis des années.
« Tu sais, » dit-elle en voyant ce que je regardais, « cet ours étais à moi. Je l’ai emmené avec moi quand on a quitté Caracas. »
Je me suis tournée vers elle.
« Andrea disait que je ressemblais à un ours au milieu d’une fourmilière. Perdue, vulnérable, et entourée de choses qui piquent. »
« Comme quoi ? »
Elle s’est arrêtée. Mon père lui a fait un petit signe rassurant, genre tu peux y arriver.
« Comme tout. Le gaz lacrymogène. Les cris. Les arrestations. Des étudiants qui essayaient de parler, et qu’on réduisait au silence. L’électricité qui se coupait sans prévenir, parfois pendant des jours, des semaines. On étudiait pour nos examens à la lumière de bougies, quand on pouvait s’en payer. On essayait juste de vivre, mais on avait l’impression d’être impuissants au milieu de tout. Comme si parler trop fort pouvait nous écraser. Ce n’était pas beaucoup plus facile en arrivant aux États-Unis. Tout semblait à l’envers. Andrea et moi partagions un matelas dans un studio, on travaillait de nuit, et on parlait à peine anglais. Mais au moins, on pouvait respirer. »

Ma gorge se serre. Je vois bien que ce n’est pas facile pour elle de me dire tout ça. Je n’avais jamais su que maman avait vécu tout ça. C’est comme si j’entendais parler d’une toute autre personne. J’avais envie de la prendre dans mes bras, mais j’avais surtout envie d’en savoir encore plus.

« Est-ce que tu t’es déjà fait arrêter, avant de venir ici ? » je demande timidement.
« Moi non, mais beaucoup de mes amis, oui. Ton oncle Samuel a été arrêté pendant huit mois, je crois. Au Hélicoïde. »
Je crois que mon père a entendu mon monologue intérieur : comment peut-on faire du mal à des gens innocents ?
« Je ne sais pas, ma chérie. On est tous aussi perdus que toi. L’esprit humain est plein de mystères. »

Je n’étais pas satisfaite de cette réponse.

Plus tard ce soir-là, j’ai cherché “manifestations Venezuela” sur mon téléphone. Tout ce que j’ai trouvé, ce sont des articles et des photos que j’aurais préféré ne jamais voir. Mais en même temps, elles font partie de qui je suis. J’ai besoin de tout savoir, le bon comme le mauvais. J’ai regardé à nouveau l’ours bleu. Il avait l’air fatigué, épuisé même. Comme s’il portait nos fardeaux avec nous. Je ne le verrai plus jamais de la même façon. Peut-être que c’est ça qu’elle essayait de me protéger depuis tout ce temps  pas seulement de la violence, mais cette impression que le monde entier peut disparaître, et que personne ne viendra aider.