Je crie pour évacuer ma rage. L’alcool et la drogue reprennent vite le dessus. Ils
deviennent les fidèles compagnons de vie dont je ne peux me passer. A ce moment,
ils me sont plus que jamais nécessaires pour récupérer des forces, me conforter
dans l’idée que je suis encore bien vivante et que ce n’est pas seulement une
donnée écrite sur le papier. Les excès qui s’en suivent me voient de plus en plus
frôler des états désespérés. Il suffit, souvent de peu, pour que je ne finisse pas
encore à l’hôpital ou en garde à vue. Bien souvent, le regard des autres sur moi me
condamne à une place de marginale, coupable, à chaque coin de rue, de vouloir
aggraver son cas. J’exagère. Je vais très mal finir. Mais au fond, la pente est une
manière de bien faire circuler mon sang, de le sentir bouillonnant dans mes artères,
sans entrave.
(...)


Etendue sur mon lit d’hôpital, une bonne dose de morphine coulée en moi, je semble
habiter des territoires vagues, flottants aux allures de conques et de plages molles.
Mes perceptions sensorielles sont, de toute évidence, altérées : mes genoux sont
telles deux montagnes de coton mouillé, mes pieds, tels deux blocs verticaux épais
de béton armé. Je ne sens plus mes bras. Mon esprit divague dans une distance
éloignée, hors de toute atteinte, semblant communiquer au reste de mon corps qu’il
est impossible de lui être rattaché, qu’il fera désormais cavalier seul.

A.Hope Sous son oeil, Paris, Europe Livres, 2022

Je me revois dans la rue, de retour de l’école, jeter en l’air, dans un éclat de rire, la clé de notre
maison alors que ma petite sœur me demande où elle est et si elle peut la garder dans sa poche.

Cette clé virevoltant dans la lumière poudrée.

Je me revois avec Sabine dévaler, à toute vitesse, à bord de mon tricycle, la pente descendant de notre
maison vers l’école en faisant s’exclamer de stupeur les passants (nous riions de leurs mimiques
surprises et réprobatrices).

Je me revois joyeux à la maison avec ma mère, mon père, mes grands-parents et mon oncle, chez eux
en Lorraine, autour de tables mises en vue de longs repas et de discussions sans fin le long d’après-
midis s’étirant interminables et rassasiants.

Je revois la chevelure dorée de maman et je sens encore les effluves de son parfum au détour des
pièces de notre maison.

Je revois les regards obliques de mon père alors qu’il essayait sans doute d’attirer à lui les yeux de
notre mère trop occupée avec ses invités.

Je me revois heureux à ce moment-là.

Je me revois courant dans les campagnes avoisinant notre maison au milieu de ce lotissement en
forme, aurait-on dit, de champignon. Rien autour. Seulement les constructions, le bleu du ciel et le
vert des champs. Les étoiles aussi que je regardais tels d’infinis petits points complices et légèrement
scintillants (ces drôles de petits clins d'œil qu'elles semblaient me faire dans la nuit !)

(...)
Avant ce mot sombre glissé dans l’enveloppe sous la porte du secrétariat de mon collège, (j’avais 13
ans), il y avait eu Adel.

Un homme d’une trentaine d'années. Il était maçon, d’origine tunisienne. Son regard était doux, ses
manières posées. On aurait pu le prendre pour l’un de ces athlètes de marathon des jeux olympiques
tant son physique était sec et musclé. Il aurait pu être l’un de ces infatigables coureurs de marche à
pied. Sa peau cuivrée luisait sous le soleil. Ses veines enflées le long de ses avant-bras et sur ses
mains me dégoûtaient un peu. Il avait pourtant l’air gentil.

A l’époque, je retarde toujours, le plus longtemps possible, mon retour à la maison et je traîne sans
répit dans le quartier en parlant à qui m’adresse la parole et veut en savoir davantage sur moi et sur ma
vie. Un jour, c'est Adel qui s’y colle. Il veut savoir comment je m’appelle. Et en me posant la
question, il me sourit. De ce sourire émane une douceur, un côté amical et presque tendre. Je sens
alors que je pourrais faire tout ce qu’il m’ordonne. Comme d’aller lui chercher des cigarettes, car il en
manque. Ce que je fais. Deux ou trois fois, dans une même semaine, pour commencer.
Je lui demande ensuite, quand il me donne un billet, si je peux acheter des bonbons avec le reste en
monnaie. Il me répond que oui. Je suis aux anges et quand je reviens après une ou deux semaines de
courses brèves, nous commençons à discuter. Moi, de ma famille et du collège, lui de son travail et de
ses journées.

À la maison, le couple infernal continue à nous diminuer et à nous maltraiter. Cela va même de mal en
pis. Je ne me fais plus du tout à l’idée de rester cloîtré dans l'exiguïté de notre chambre sans lumière
du jour où la seule et très mince fenêtre en hauteur donne sur un caniveau lugubre dégageant une
odeur nauséabonde. Tout ce qui nous occupe, ma sœur et moi, est sans cesse amoindri, nous faisant
toujours éprouver comme une honte d'être vivant, une honte d’exister.

M. Meyer, L’orphelin de Paris, Paris, Europe Livres, à paraitre en 2026

Le jour de la thèse, je me suis fait faire un chignon composé de petites
tresses. Je porte une robe de couleur blanche et noire, assez fluide, m’
arrivant aux mollets. Deux beaux anneaux dorés pendent à mes oreilles.
J’ai mis un rouge à lèvre couleur cerise assorti à ma veste et à mes
escarpins.

Ce jour-là, je me sens comme une petite reine au bal des débutantes.

Les applaudissements et les sourires me portent sur un petit nuage
traversant le ciel en vitesse de croisière. Je pense à toutes les équipes
connues en psychiatrie, en prison, à leur incroyable apport et soutien. A
cette entente et cette force qui nous ont unis en dépit des difficultés et
des retournements de situation. Je pense aux moments où mes
confidences se tournaient volontiers vers elles quand j’avais des doutes
et des baisses de moral. Dans le public, je reconnais leurs visages et
leurs noms, je peux, parmi tant d’autres, identifier pour chacune, en leur
sein, des expressions particulières, certains tics de langage, des
routines. Je me revois, avec elles, dans les murs de divers
établissements et de salles de soins, au détour de couloirs et de cours
de bâtiments. Je réalise vraiment que ces équipes sont pour moi une
seconde famille comptant si fort dans ma vie.

J. Palma, Une psychaitre sur le divan, Paris, Europe Livres, 2024

L’incendie s’était déclaré tard dans la nuit. En d’énormes volutes orangées et flamboyantes
qui avaient saisi le ciel d’un noir épais. La fumée s’était ensuite propagée au loin sur les
terres embrasant, avec elles, le paysage proche des vallées et des campagnes, enfumant le
sol et l’eau des rivières. Il avait été étrange d’assister au spectacle hallucinant de ce feu
devant lequel il nous avait été impossible d’agir. Nous n’avions pu que constater. Constater
l’irrémédiable destruction, l’inarrêtable tragédie.

A. de Bréhan, Ma vie, une liberté gagnée, Paris, Euope Livres, 2024.

Bien avant ces années-là, au contact d’un ami dont la famille résidait au
Rwanda, j’avais été mis au courant de certains échauffements avant-
coureurs entre les ethnies Tutsi et Hutu. Ils auraient abouti à cette
horrible guerre tribale ayant entraîné de très lourdes pertes humaines.
Et en fait, les tensions entre les tribus pouvaient remonter à un lointain
passé. Celui qui avait vu les ethnies se distinguer par des statuts
respectifs bien marqués, à savoir, celui de seigneurs (pour les tutsis) et
de vassaux (pour les hutus). Les premiers avaient été des chefs
efficaces et redoutés, les seconds avaient évolué dans des tâches
subalternes tout en étant beaucoup plus nombreux en termes
d’individus.
Les colonisations avaient provoqué une sorte de grand nivellement des
groupes ethniques alors que l’indépendance avait relâché les tensions
sous-jacentes dans un énorme chaos empreint des revendications du
plus grand nombre.

F. Dossogne, Je ne regrette rien, Paris, Europe Livres, 2025.

Je vois à présent de hautes cascades de lait descendre de vallées
embrumées ressemblant à des terrains fortement volcaniques. Les
coulées de liquide blanc, par endroits, opalescent, s’insinuent dans
les plus petits plis du décor. Un décor de mousses, de roches, de
palmes, de galets et d’arbustes. C’est comme si tout le paysage se
nourrissait de ce lait descendu par miracle d’un ciel bas de quartz,
transparent, ou de quelque autre mamelon (humain, animal, végétal
?) , allant même jusqu’à recouvrir en de gentilles petites collines,
dirait-on de sel, la terre silencieuse et reconnaissante. Une terre où
la sève blanche a remplacé l’eau, les sources.

H. Yalap-Ide, Savoir tout reconstruire sur des cendres, Paris, Europe
Livres, 2023