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Mémoires génétiques

Chapitre 9

L’automne était la saison préférée de Makena. Les paysages avec leurs couleurs orangées et ocres la faisaient rêver. Elle trouvait, en effet, qu’une certaine magie se dégageait de la nature. Après deux saisons verdoyantes, les arbres et les plantes se paraient enfin de teintes de fête. Une sorte de chant du cygne avant de mourir sous un épais manteau blanc. C’était beau, mélancolique et rare. Elle appréciait la température encore clémente car elle trouvait l’hiver toujours trop froid. Sa peau était faite pour le soleil, pas pour le givre.

Lorsqu’elle sortait, et elle le faisait plus à cette saison, Makena aimait le bruit de ses pas dans les rues envahies de feuilles. Elle le qualifiait de « croustillant » et faisait toujours sourire Gabriel quand elle lui en parlait. Il aimait tellement sa conviction à expliquer ces petits moments qu’elle seule percevait. Sa façon de trouver des noms aux choses, de détourner des expressions pour son compte personnel, afin de l’aider à pénétrer son petit monde intérieur, le fascinait. 

Lors de ses temps libres, la jeune femme appréciait par-dessus tout de se promener dans une forêt non loin de leur pavillon. Son moment de nature à elle, beaucoup moins mouvementé que celui de son conjoint. Même si elle était sportive, qu’elle passait quelques heures par semaine à un cours de yoga, Makena n’appréciait pas plus que ça le jogging. Elle avait besoin de regarder son environnement, de s’en imprégner. De temps. De silence. De contemplation. Pas de fendre l’air, le plus vite possible, couverte de sueur.

Une plume, une fleur, une pierre, elle ramassait toujours un petit trésor pour l’accompagner. Elle faisait des photos lors de ses promenades. Attendant la bonne lumière, qu’un oiseau entre dans le champ de son appareil ou testant le bon angle pour mettre en valeur son sujet, elle avait besoin d’un rythme lent. Le sien.

Après le petit bosquet, elle avait l’habitude de tourner sur le chemin légèrement en pente. La piste principale était plus facile à suivre mais n’offrait pas un toit végétal. Makena s’imaginait pénétrant dans cette cathédrale de frondaisons, habillée d’une robe blanche. Derrière elle, se déplierait une traîne quasi infinie. Au bras de son père, elle remontait la nef principale, admirant au loin le chic de son futur mari, à la fois souriant et anxieux. L’Hôtel où ils étaient censés échanger leurs vœux était un vieux tronc tombé quelques années auparavant, sans doute pendant une tempête. Il avait emporté une motte impressionnante de terre avec ses lourdes et épaisses racines.

Son rêve éveillé s’achevait toujours là. Makena avait peur d’imaginer la suite et de se porter ainsi malheur. Elle toucha l’écorce qui était vermoulue par endroits. Elle remonta le tronc doucement, passant, comme à chaque fois, sa main dans la mousse verte et dense qui couvrait son sommet. L’instant d’après, elle décidait de rebattre toutes les cartes de l’illusion qu’elle se projetait et changeait d’univers. La mariée devenait guerrière en armure et elle était en train de caresser le cou du dragon, d’en admirer les proportions et la beauté. Elle voyait son reflet dans ses écailles irisées comme une myriade de clones d’elle-même curieuses et amusées.

Demain ou un autre jour de promenade, elle y verrait sans doute un autre animal ou une autre scène. Elle aimait cette liberté virtuelle qu’elle avait depuis l’enfance et qu’elle gardait en secret pour elle.

Avant la lisière, dans un trou de lumière non obstrué par des troncs ou des branchages, au milieu de l’herbe sauvage, poussaient des clématites. Makena aurait aimé confectionner un bouquet mais préféra ne pas gâcher la beauté de ce qu’elle voyait. Elle se remémora le premier bouquet que Gabriel lui avait offert. Il était lui aussi composé de fleurs blanches et délicates.

« Ce n’est pas très original, mais je ne voulais pas venir les mains vides. Je voulais aussi vous remercier… Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans vous. » Trois ans plus tôt, Gabriel l’avait rejointe à sa table dans un café du centre-ville. Il avait les cheveux plus longs qu’aujourd’hui. Ses pointes châtain tombaient jusqu’à ses épaules et ses yeux bleus la fuyaient. Il rougissait presque. Grand, musclé, maladroit, elle avait l’impression de voir un enfant dans le corps d’un adulte.

Le jour de leur rencontre, elle l’avait trouvé mignon, mais à ce premier rendez-vous, en le reconsidérant avec attention et un peu plus de temps, elle craquait. Je suis folle de regarder sa bouche comme ça. Sois discrète au moins Makena ! Ça ne se fait pas ! Pas à un premier rendez-vous…

Elle sourit d’avoir imité mentalement sa mère et lui demanda s’il voulait boire quelque chose.

« Je veux bien… » Gabriel la regardait innocemment. Les secondes passaient. Makena fut obligée de briser à nouveau le silence :

« - D’accord mais quoi ?

- Pardon ! Vous avez raison… Heu… Je ne vous ai pas dit quoi !

- Et tu ne le fais toujours pas. Tu peux me tutoyer, tu sais. Je suis une gentille fille.

- Je n’en doute pas !

- Alors ? » Makena fronça exagérément les sourcils.

« - Un café. Sans sucre. Un café sans sucre… »

Makena ria de bon cœur. Vexé dans un premier temps, Gabriel finit par l’accompagner.

« Je suis ridicule. Pardon. » Il lui fit un clin d’œil.

Gabriel avait oublié un carton sur le toit de sa vieille Fiat et Makena avait eu beaucoup de mal à le lui faire comprendre quand il s’était arrêté à un feu rouge, juste devant elle. Il l’avait d’abord pris pour une folle avant de réaliser qu’elle souhaitait juste l’aider. Quelques minutes plus tôt, il avait récupéré quelques cadres, des photos qui lui tenaient à cœur, chez ses parents. En saluant sa mère, il avait été trop distrait pour ranger le carton sur le siège passager. Makena lui avait proposé de partager un verre pour la remercier de ses efforts. Distrait, il n’avait eu d’yeux que pour ses lèvres, son sourire, imaginant une délicieuse gourmandise et avait accepté finalement avec joie. Il admirait maintenant la beauté de la jeune femme, ses courbes, son physique qui le troublait.

« Tu es donc vraiment tête en l’air. Pas que quand tu conduis ?

- Pour à peu près tout, tu as raison mais pas l’essentiel. La preuve je suis là.

- Tu penses que je suis essentielle, c’est ça ? » Makena cherchait volontairement à le provoquer. Elle voulait s’amuser et se sentait touchée par ses hésitations et son malaise. Elle avait envie de le prendre dans ses bras et de le protéger.

J’aurais été plus sage si j’avais su. Mais c’est facile de parler après ! Je divague complètement…

Makena, sortant de la forêt et prenant le chemin du retour, sentait encore sa surprise de l’époque en découvrant la chambre de bonne qu’il occupait alors et comment il devait se plier en deux pour se déplacer sous la mansarde. Elle ria en se rappelant comment il tremblait quand elle le déshabilla un peu plus tard et, heureusement, comment il fut plus courageux quand ils partagèrent pour la première fois un lit.

La promeneuse, enfiévrée par ces pensées, ne vit pas les derniers mètres qu’elle parcourut pour arriver chez elle. Surprise de se retrouver devant son portail, elle ne comprit pas immédiatement d’où venait le bruit menaçant qu’elle entendait.

Doucement, Makena pivota sur elle-même. Et regarda en direction du grognement sourd, haineux, contrarié.

Un énorme molosse lui faisait face. Un monstre de quatre-vingt kilos, taillé uniquement pour rendre plus mortel sa mâchoire et ses dents acérées. Ses oreilles tombaient un peu et son corps à la fourrure hirsute, noire et brune, luisait. Une balafre passait sur son front jusqu’à son museau. 

Le chien regardait sa proie en relevant les babines. De la bave gluante coulait sur le trottoir marquant le béton de cercles plus foncés, plus sinistres. Il soufflait et reniflait de plus en plus vite.

Par instant, il cessait de gronder, et ce silence, plus que ses crocs, glaçait Makena.

Ses yeux qui semblaient lancer des éclairs la suivaient. Il se préparait à bondir quand elle hurla le nom de son compagnon. Gabriel saurait quoi faire. Il était son refuge, son complice, son homme.

Un peu plus loin dans la cuisine, son renfort rangeait paisiblement la vaisselle enfin sèche. Il tourna la tête vers le cri et se mit à courir, claquant les portes, heurtant les meubles, sautant ou volant presque pour répondre à l’appel.

Je ne me suis jamais déplacé aussi facilement…

Quand il ouvrit la porte de leur domicile, le chien regardait toujours sa compagne et ne fut pas distrait par l’arrivée d’un nouvel humain.

Il allait donner la mort et rien ne pourrait le faire reculer. Tant pis si deux sangs coulaient au lieu d’un seul.

Gabriel descendit les marches, ouvrit le portail, plissa les yeux comme le gond grinçait. Il savait. Il se mit devant Makena. Il allait la protéger.

C’était une vieille femme maintenant. De nos jours, les anthropologues l’auraient appelée shaman, druidesse, gourou mais à l’époque où les outils n’existaient pas encore, elle était « la guérisseuse », tout simplement. La garante de la mémoire du clan.

Par son observation, elle avait appris des loups. Il fallait savoir pour protéger les bêtes, pour garantir la pérennité de l’élevage en des temps hostiles. La famine, c’était la mort. Elle devait guetter le chef de meute, se faire plus grande que lui, plus menaçante pour le soumettre. Quand une attaque se préparait, elle revêtait son manteau fait de peaux de bête où elle avait fixé deux branches dans les bras. Elle l’élevait au-dessus d’elle pour devenir une géante et elle hurlait… Des cris à se rompre les cordes vocales…

Gabriel avait vu l’intérieur de la grotte, avait senti le froid sur sa peau. Il se trouvait encore dans les effluves animales de la femme sans nom, de cette guérisseuse.

À quatre pattes sur le sol, il grognait autant que le rottweiler qui lui faisait face. Animal. Doucement, il se redressa jusqu’à être sur la pointe des pieds. Makena disparaissait maintenant complètement derrière lui. Gabriel semblait s’épaissir, gonfler, croître. Sans attendre, il se précipita vers le prédateur hurlant comme un loup. Presque à deux voix. La jeune femme se boucha les tympans. Comment pouvait-on crier si fort ? Elle ferma les yeux

L’instant d’après, Gabriel la prit délicatement par le bras et la releva contre lui. Après une courte étreinte, il se recula pour voir comment elle allait. « Il n’est plus là. Il est parti à toute allure.

- Comment… Comment as-tu fait ?

- J’ai improvisé… » Gabriel mentait encore.

Et il s’en voulait.