An empty chair in a studio

Article // Joseph Korkmaz

Professeur émérite et chargé de cours,
thèse de doctorat en études théâtrales et cinématographiques

Corporate, mon amour (de l’influence de la mandragore sur le management) est un court-mé-
trage de dix-sept minutes réalisé en 2023 par Fabrice Sierra sur un scénario original écrit par
Jean-Marc Weyland.

En résumé

Jérôme, un commercial d’une cinquantaine d’années (Jean-Marc Weyland) attend de voir son
manager Antoine (Stéphane Carrette) qui l’a convoqué. Rien de bon à espérer.
Jérôme démarre une mauvaise journée. Il a mal à la tête, sa femme, une phytothérapeute, le lance et
le tance sans cesse par ses coups de fil intempestifs lui intimant la consigne de boire telle ou
telle concoction (il retire des fioles des poches de sa veste et en avale des gorgées amères).
L’entretien avec le manager occupe la grande partie du récit.
Tournant autour de Jérôme comme un vautour qui s’acharne sur sa proie, Antoine l’humilie en proférant un discours truffé d’anglicismes de plus en plus courants dans le langage du management. Jérôme n’a apparemment rien à se reprocher. Il est un bon vendeur et ses collègues l’apprécient.
À son tour de dire ce qu’il pense du leadership de son patron. Il ne mâche pas ses mots et fustige les agissements de son supérieur puis l’informe qu’il a consigné sur une clé USB ses abus et ses harcèlements.
Ce retournement spectaculaire fait de l’accusé un accusateur et c’est au manager d’en subir les
conséquences.

De Stéphane Brizé à Vincent Lindon

Le réquisitoire contre le management et ses absurdités et ses victimes figure au centre de la trilogie de Stéphane Brizé où Vincent Lindon aura à le subir et à y faire face en sa qualité d’employé au chômage dans
"La loi du marché", de chef syndiqué licencié dans "En guerre" et de cadre supérieur contraint à le servir dans « Un autre monde ».

Les propos percutants de Jérôme aurait pu être prononcés par Vincent Lindon.
Beaucoup de choses sont dites à un rythme rapide. Les deux personnages débitent leur texte à tour de rôle. La joute oratoire et statique (observation totale de l’unité de temps, de lieu et d’action) relève du théâtre, et l’argumentation et l’intrigue parallèle (le rapport de Jérôme avec sa femme) auraient nourri un scénario de long-métrage.
Jérôme, prénom de quelques personnages aux velléités suicidaires chez Sautet (dans Une histoire simple et dans Nelly et M.Arnaud) se rebiffe pour accabler Antoine et le mettre à la porte.

Mon analyse

L’influence de la mandragore sur le management pour reprendre le sous-titre est manifeste
dans la potion magique que boit Jérôme et qui lui donne la force de terrasser son patron qui
veut le renvoyer. La satire du management dont a payé le prix Antoine s’étend au PDG voire au
président de la République interpellés par Jérôme à la fin. Arrêtons l’hypocrisie, le snobisme et
les affèteries. Arrêtons de copier des modèles pour être dans l’air du temps.
C’est à cette ultime considération qu’appelle pertinemment le film.

Quelques références de Joseph Korkmaz